Un actionnaire chinois qui lâche le guidon

L'histoire récente de ROTOR ne peut se comprendre sans revenir sur le rachat partiel de l'entreprise par le groupe chinois Lanxi WheelTop à l'automne 2024. En octobre de cette année-là, WheelTop, fabricant d'équipements de transmission et concepteur d'un système de dérailleur électronique sans fil, prenait une participation majoritaire dans la société espagnole.

L'accord était présenté comme une alliance industrielle vertueuse : ROTOR apportait sa réputation sur les marchés européens et son savoir-faire en manivelles et capteurs de puissance, WheelTop promettait des synergies de production et une porte d'entrée sur le marché asiatique, en devenant distributeur officiel de la marque pour l'Asie.

José Luis García-Alegre, PDG de ROTOR à l'époque, résumait ainsi l'opération :

Ce n'a pas été un chemin facile, mais l'accord avec WheelTop représente une combinaison d'intégration commerciale et industrielle qui nous permettra de gagner en efficacité et en parts de marché, ce qui était plus difficile à atteindre seuls dans le contexte actuel.

Le plan de restructuration approuvé en décembre 2025 prévoyait des remises partielles de dettes, des rééchelonnements de paiements, des cessions d'actifs et une augmentation de capital d'un million d'euros portée par WheelTop. C'est précisément cette injection de capital que le groupe chinois a finalement refusée, provoquant l'effondrement du plan et contraignant ROTOR à se placer sous la protection de la justice espagnole en mars 2026.

Résultat : les banques et les fournisseurs, déjà en attente de paiements accumulés sur plusieurs exercices, ont vu leur inquiétude redoubler. ROTOR cherche aujourd'hui un investisseur externe pour prendre le relais, sauver les emplois de son site madrilène et assurer la pérennité d'une marque qui compte encore plusieurs milliers de clients fidèles à travers le monde.

Une série de coups durs depuis 2020

Les difficultés actuelles de ROTOR ne sont pas tombées du ciel. Comme beaucoup d'acteurs du secteur, la marque a profité d'un emballement exceptionnel de la demande entre 2020 et 2021, avant de subir de plein fouet le brutal retournement du marché mondial du vélo. Excès de stocks, pression sur les prix, demande atone : l'ensemble de l'industrie a navigué en eaux troubles depuis 2022, et ROTOR n'a pas fait exception, enchaînant réductions d'effectifs et fermetures de filiales.

La fermeture du bureau américain, annoncée en mai 2025 et effective au 15 juin de la même année, illustre bien la fragilité de la situation. La filiale ROTOR America, basée à Salt Lake City depuis une décennie, a mis la clé sous la porte en invoquant l'« insécurité tarifaire » liée aux droits de douane imposés par l'administration Trump, jusqu'à 20 % sur les produits européens importés aux États-Unis. Depuis lors, les commandes américaines sont gérées directement depuis l'entrepôt de Madrid, au prix de délais de livraison plus longs et d'un service après-vente moins réactif pour les clients nord-américains.

Parallèlement, le lancement d'une transmission électronique 13 vitesses en partenariat avec WheelTop, présenté à l'automne 2025 comme la grande nouveauté de la marque, n'a visiblement pas suffi à redresser la situation financière. La crise de trésorerie s'est avérée plus profonde que les synergies commerciales espérées.

Un nouveau choix stratégique qui n'a pas connu le succès escompté, comme ce fut déjà le cas pour le groupe Rotor Uno en son temps.

Une marque au palmarès solide, un avenir incertain

Fondée en 1994 à Ajalvir, dans la région de Madrid, ROTOR s'est forgé une réputation internationale grâce à ses plateaux ovales Q-Rings, lancés en 2005, ses manivelles ALDHU et VEGAST, et ses capteurs de puissance 2INpower et INpower. La marque revendique une fabrication européenne, vantant des cycles d'innovation rapides et une maîtrise de la qualité difficile à reproduire en sous-traitance asiatique. Ces arguments restent pertinents auprès des cyclistes exigeants, notamment en triathlon et en cyclosport.

Malgré tout, l'entreprise maintient qu'elle reste un acteur de référence dans l'industrie. La question est désormais de savoir si un repreneur partage cette conviction, et dispose des moyens nécessaires pour refinancer la dette, stabiliser la production et relancer la commercialisation dans un marché mondial encore sous pression.

Pour en savoir plus, vous pouvez revoir mon reportage dans les usines ROTOR à Madrid réalisé en 2017.

Un symptôme d'une industrie en convalescence

La situation de ROTOR n'est hélas pas isolée. Depuis la fin du cycle Covid, la liste des marques en difficulté s'est allongée. Dans un contexte de surstockage global, de compression des marges et de guerre tarifaire transatlantique, même les marques dotées d'un vrai savoir-faire industriel peinent à trouver un équilibre économique durable.

Pour les cyclistes possédant des composants ROTOR, la priorité immédiate est de vérifier la disponibilité des pièces détachées et des services d'entretien. La marque assure continuer à opérer normalement dans l'attente d'un accord avec un investisseur, mais dans ce type de procédure, l'issue reste par définition incertaine.